J’avais un RDV en Afrique , sur les pentes du Kilimandjaro
en Tanzanie. Un de ces RDV que l’on ne peut fixer dans le
temps et l’espace. Emotionnel. Comme l’écrit Eric Valli
: Parfois, je suis tellement pris par ce que je vois que j’en
ai mal. L’espace d’un instant, je ne vis que par mes
yeux. Je ne suis qu’un regard, œil gigantesque, béant,
ouvert sur le monde, aimant et souffrant, lucide et captif à la
fois. J’arrête de respirer. Je ne suis que vision. Et
parfois, je suis tellement pris par ce que je vois que j’en
ai mal, mal d’attendre le moment merveilleux que je sens
naitre. Pangdjé levant vers son visage le morceau de glace
qu’elle vient de casser de la fontaine, dont le regard
s’illumine subitement d’un rayon lumineux du soleil
levant. La rivière gonflée par les pluies de la mousson, grondant
sous le frêle pont de bambou où s’est engagé mon porteur qui,
suspendant sa traversée périlleuse, s’arrête un instant. Le
coq se dressant sur son panier et qui, tout à coup, se tourne vers
la femme qui le porte. Le rideau du Leica à chaque fois,
s’est ouvert puis fermé. Le coq a tourné la tête puis
s’est recouché dans son nid au milieu du panier.
L’éclat du soleil s’est éteint. Le morceau de glace,
tombé sur le sol, s’est brisé. Pangdjé qui, l’espace
d’un instant, s’est émerveillée du mystère et de la
beauté de la nature nés entre ses mains, a fait trois pas et
ramassé son sac d’écolière. Le porteur a repris sa
respiration, son courage, et continué sa traversée. Le pont de
nouveau se balance sous son poids. Et moi, adossé au pilier de la
maison ou contre ce rocher humide, à bout de souffle, les yeux
brouillés, je suis comme assommé. Mon cœur bat fort et pèse
lourd dans ma poitrine. Qu’ai je vu dans ces instants si
brefs ? Une fillette qui ne fait qu’un avec l’univers.
Des moments de grâce où l’homme et la nature, dans une
combinaison alchimique rarissime, m’ont laissé entrevoir,
transcendant les barrières qui, d’ordinaire, les séparent, le
mystère d’une extraordinaire harmonie. Moments de vie pure,
si douloureusement présente qu’il me semble, derrière, percer
un ultime secret. Je suis exténué et tache de cacher mon émotion.
Il me faut rejoindre la Tanzanie par la route depuis le Kenya, ou
plutôt par la piste, la route étant découpé en tronçon en voie de
réaménagement. Le passage de l’hiver à la chaleur suffocante
de l’Afrique est un peu rude. Heureusement ? la transpiration
est vite absorbée par la poussière de la piste soulevée par les
camions que l’on croise lancé dans une course que l’on
a du mal à comprendre ici, ils nous rendent aveugle durant quelques
secondes où notre chauffeur préfère freiner. La route est toujours
un terrain d’extase où les yeux se livrent à une gymnastique,
accroché par les scènes de vie, les paysages, les bêtes, au bout de
quelques heures j’ai l’impression d’entrer en
transe, à moitié somnolent, même la musique de mon MP3 se met en
harmonie avec mes pensées. C’est alors que je découvre la
Tanzanie, collines parsemées d’Acacia, ces arbres,
magnifiques exemple d’adaptation, ont développé de terribles
épines pour repousser l’appétit féroce des herbivores, réduit
leur feuillage à de fines feuilles pour limiter leur évaporation
compensant ce manque par une large frondaison en parasol. Cet arbre
si solitaire, si défensif, est devenu source de vie par son ombrage
protecteur d’un soleil implacable . Il n’est pas rare
d’y voir un jeune berger vêtu d’étoffe écarlate, peau
d’ébène , sourire jusqu’aux oreilles, gardant sa seule
richesse, son troupeau de chèvres, délestant le poids de leur corps
grâce au Fimbo bâton compagnon de tout Massai, étrange posture,
éducation spéciale, si loin de nos valeurs. Euphorbe géantes nichés
dans un petit vallon pompant le mince filet d’eau, Agaves
coupant la ligne d’horizon de leur hampe florale,
termitières…La traversée des villages est un moment fort, il
ne s’agit parfois que de quelques cases traditionnelles
installées un peu en retrait de la route, couleur de la terre
locale, très peu d’ouvertures, entourés d’une barrière
d’épineux, ou de marchés improvisés (tout à l’air si
intemporelle) lieu de rencontres, d’échanges et de palabres.
Certains stands ont l’air de grossistes, pour d’autres
on voit bien qu’il ne s’agit que de quelques oignons
sauvages glanés dans la prairie. Il faut contempler ses étendues
vallonnées où l’herbe se dessèche plus vite qu’elle ne
brule. Oh que le prélude était beau…cette Afrique là est
belle, pleine de couleurs, étouffante de chaleur, irrespirable par
sa poussière, riche de sa rudesse, saturé d’odeurs, une de
ces terres où pour beaucoup il n’est pas question d’y
vivre mais d’y survivre et où l’homme peut y exprimer
ses plus grandes qualités et aussi ses plus grands défauts. Notre
ascension doit se faire en 6 jours par la voie Machame, le départ
se situe à 1500m, nous avons 4 petites journée de marche pour nous
trouver sur la rampe de lancement finale avec un allumage prévue à
00H00 on the dot, objectif 5895m. Notre groupe est constitué de 10
personnes pour cela notre équipe est de 31 personnes !? 1 guide, 1
assistant , 2 traducteurs, 1 cuistot, 1 assistant, 25 porteurs
(dont la charge est limité à 20Kg) rien que ça .Premières heures de
marche dans une foret de Podocarpus, caoutchoutiers et fougères
arborescentes. J’apprends mes premiers mots de Swahili avec
les porteurs ça les fait bien rire et moi aussi, le temps passe
vite et le dialogue même très hachuré, ponctué de silences est
sympa. Je trouve que leur chargement est mal équilibré, le poids
porte sur un côté plus que l’autre, leur sangle se limite à
des cordelettes, tout doit être transporté à dos d’hommes :
eau, nourriture, table, chaises, WC ? ils transpirent à grosses
gouttes mais montent d’un bon pas. Leurs habits sont de bric
et de broc certainement donnés par des touristes, leurs chaussures
sont encore plus étonnantes , certaines tiennent grâce à des
ficelles passées sous la semelle (du moment qu’elles ne sont
pas petites tout est bon). Je suis surpris du monde qu’il y a
sur le chemin, notre groupe est donc de 40 personnes mais si on
multiplie ça par le nombre d’agences cela représente peut
être 500 départs quotidiens à la même heure sur le même camp, sur
le même chemin ! J’ai l’impression de me trouver sur un
Trail le dimanche matin, il faut toujours garder une oreille
attentive car les porteurs vont plus vite que nous et nous
dépassent parfois avec les piquets de tente qui dépassent de 1 m
d’un coté. Où est la tranquillité de la montagne ? Nous
sommes sur les pentes du toit de l’Afrique, rançon du succès
? Il va falloir faire avec…Les 3 premiers jours sont des
jours d’approche et d’acclimatation, 1 nuit à 3000m
sans problèmes mais les 2 nuits suivantes à 3800m me causent de
l’insomnie, je me réveille à 23H dans un état de fraicheur du
petit jour, il faut tuer 7H à somnoler, tourner, écouter de la
musique, une nuit peut-être longue c’est fou ! Les latrines
locales sont une grande leçon d’abstraction mais avec vue sur
un panorama splendide, le tout est d’annihiler certains sens.
Il ne faut pas pollué la nature… Nous voilà à Barafu,
campement provisoire à 4600m pour partir dans l’ascension
finale à minuit, il faut essayer de dormir ( encore ?) pour la
longue journée qui nous attend demain. Nous sommes sur une arrête
rocheuse, les emplacements de tente sont chères, la densité
importante, les trekkeurs redescendent du sommet qu’ils ont
atteint ? Normalement il faut 6H30 dans un bon timing pour arriver
avec le lever de soleil à Uhuru peak . Il est 18H , le spectacle du
soleil couchant se prépare, la montagne , l’altitude, les
nuages , la lune, le paysage, les acteurs sont là, il flotte dans
l’air ce quelque chose d’indéfinissable.
L’attente joue son rôle aussi, un voyage est toujours
constitué de longues heures de patience, je suis persuadé que ces
heures d’ennui me mène dans un état de perception plus fin,
plus sensible, cela permet de me débarrasser de nombreuses
interférences pour s’ouvrir à l’instant présent, vivre
plus intensément, ressentir…2 anglais viennent
d’arriver du sommet, 18H30 ! ils ont encore 1500m à descendre
normalement ? Leur Team les accueillent en criant, et se mettent
rapidement à chanter, il y a une vingtaine de personnes,
spontanément ils se mettent sur la crête, s’organise ,
derrière eux le Mt Méru à pris feu, face à eux la pleine lune
brille comme un miroir, sous leurs pieds une mer de nuage
cotonneux, tout autour d’eux un ciel d’une pureté
d’altitude prend une teinte de technicolor. Leur chant est
superbe, l’un d’eux donne le refrain les autres
reprennent en chœur, je suis captivé, je m’assois sur
un bout de rocher, nous sommes 5 spectateurs au plus, il y a de la
joie, un esprit de groupe, la conscience d’être témoin
d’une cérémonie mainte fois répété mais dans des conditions
rares où chaque élément à sa place. J’ai vécu ça pleinement,
j’ai reçu ce trésor rare, un beau cadeau. Je suis content
d’être heureux^^. Après une collation notre colonne prend
forme et se met en marche, le big Boss discret jusqu’à
présent(occupé à ses taches) prend la tête, un pied devant
l’autre et pas plus, je ne peut aller plus doucement, je me
dis que de toute façon il faut arriver au sommet à l’aube et
il doit connaître le bon tempo. Je l’observe marcher, la
combinaison entre la force et la lenteur, l’assurance que son
pied à les bons appuis, aucunes difficultés, aucunes hésitations,
œil de chat sans frontales, il faut dire que la lune qui
m’a déjà offert un beau cadeau tient à nous gratifier de son
plus bel halo aussi j’éteins ma frontale et profite de sa
lumière. Avec un compagnon et l’assistant guide nous avons eu
notre ticket de sortie, nous marchons maintenant à un rythme mieux
adapté sans faire de folies. Au plus nous nous élevons, au plus je
ressens le froid accentué par le vent, je suis passé plusieurs fois
au-dessus de 5000m mais jamais aussi prés des 6000m, je suis
curieux de savoir comment mon organisme réagit. Après 2h de marche
le collègue à de réels problèmes de progression régulière à chacune
de ses poses le vent me griffe plus profondément, il me devient
plus pénible de stopper que de continuer, à ma deuxième demande le
guide accepte que je rattrape un groupe qui est un peu plus
haut…ouf ! Voilà ma réponse, chaque changement de rythme
brutal demande un tribut, je ressens une oppression à la poitrine,
le palpitant se fait entendre jusqu’à Arusha (mais rien
d’inquiétant, je suis tellement à l’écoute que
j’imagine plus que de raisons) mon buff est trempé par la
condensation de mon souffle et il gèle je suis obligé de le tourner
sans arrêt. Le groupe rejoint, je m’aperçois qu’ils ne
sont pas bien frais, certains vomissent, d’autres ont des
maux de tête…en voyant ça je me dis que je vais très bien ,
je n’ai plus froid et la lumière du jour commence à colorer
l’horizon, le cratère n’est plus loin. 5700m, m’y
voilà plus de difficultés maintenant il suffit de suivre la piste
durant 1h pour atteindre Uhuru peak, le toit de l’Afrique. Je
pars seul à un bon pas…10mn et je me mets à tituber comme si
j’étais ivre, faut que je me pose, non il fait trop froid, je
ralentis, où est cette pancarte stupide qui sert au touriste que je
suis à prendre une photo ? Là, batterie voyant rouge, m’en
tape, hors de questions d’enlever mes 2 paires de gants
superposé, file d’attente pour photo ? Merde !Pardon, oups,
oui je peux vous prendre une photo, sorry , c’est mon tour là
non ? Où suis-je ? une demi-heure plus tard je dévale en grandes
foulées un pierrier de 700m rêve de tout coureur montagnard, oh le
beau rocher…chute, pause finalement…enfin de
l’oxygène, du calme, le doux rayon de soleil (qu’il est
bon celui là). Ce dont je me souviens du sommet ? L’envi de
redescendre le plus vite possible, une photo devant la Joconde, des
jambes grelottantes, un glacier reflétant la teinte de
l’aurore et une palpitation spéciale pour ma pompe à émotions
ainsi qu’un amour immodéré pour le moindre rayon de soleil.
Ca me va ! Ensuite tout perd son sens ,tout le monde parle de la
douche, du bon repas, du lit de l’hôtel, tout est fini,
c’est fait, ca n’existe plus, oh j’en parlerais à
mon retour aux curieux à ceux auprès de qui je veux me faire valoir
…superficiel, orgueil, flagornerie. Un voyage ce n’est
pas ça, le sens est impossible à faire partager c’est quelque
chose de trop fort, d’intérieur, quelque chose qui fait
vibrer, qui fait serrer les dents, une bourrasque de liberté qui
fait briller les yeux, une chanson qui incendie le ciel, une plante
dans un univers minéral, une poignée de main là où le dialogue
n’existe plus, un repas de fruits exotique acheté au marché,
des heures d’attente, encore, et des paysages qui défilent
sous les yeux comme un film. Quelque chose que l’on a
assimilé, qui fait partie de soi.
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